Maladie du PS, énarques et analyse inactuelle sur la défaite de 2012
Un spectre hante les couloirs de
Solferino et les sections aux murs défraîchis du Parti socialiste, où se
redépose la poussière soulevée par les duels entre prétendant(e)s : celui de la
stupidité collective. On pourrait croire que la victoire de Martine Aubry a
fait triompher une ligne claire et neuve. On se tromperait. À travers le
renouvellement des personnes et le départ honteux du sortant, la stratégie du
parti demeure à l’identique : ne pas penser, ne pas prendre acte du monde
comme il est.
Je connais ce parti depuis l’époque où Ségolène Royal n’existait
pas. Je lui donne mon vote depuis plus longtemps encore. La victoire socialiste
à Paris m’a enchanté en 2001. Mais j’ai su, pendant toutes ces
années, que c’était une organisation idiote, dont la stupidité ne cessait
de croître. Ce n’était plus l’organisme de Jaurès, de Blum, de
Mendès, de Mitterrand. C’était et c’est une machine engluée dans
des activités ineptes – tractages rituels, dissémination de presse
illisible, confrontation de motions indiscernables, université d’été sans
cours – et dans des combats indignes – chahuts organisés contre les
minoritaires, télémarketing électoral pour les candidats de l’appareil,
alliances de terrain avec des partis improbables, déni névrotique de la défaite
de 2002.
Jadis, ce parti avait des intellectuels anonymes (enseignants, fonctionnaires,
syndicats) qui savaient raisonner et connaissaient leur environnement. Avec sa
mue en parti de gouvernement, le PS a comporté davantage d’ambitieux
– on connaît le mot de Laurent Fabius optant pour le camp socialiste à
l’ENA parce que la rentabilité de son engagement était assurée. Il a
attiré des profils plus élitistes dont des énarques (dont Hollande, Aubry et
Royal). Or, les énarques ont de fortes qualités mais le plus souvent leur
formation en fait l’inverse de penseurs : excellents technocrates,
remarquables tacticiens du pouvoir, mais des nains sur le plan de
l’explication du monde hors de leur prisme pragmatique.
En est-ce la cause ? le parti s’est technicisé. Des ouvriers lui disaient
: agonie, fin d’un monde, il répondait RTT, outplacement, sécurisation du
parcours professionnel. Les classes moyennes déploraient le déclin de la France
dans l’Europe et le monde, leur propre déclin social, le parti invoquait
la régulation par les OIG, l’observation des engagements du pacte de
stabilité et de croissance. Qui, au PS, s’interrogeait sur les valeurs,
les discours à grand souffle qui sont seuls capables de combattre la peur et la
haine envahissant les anciens sympathisants du socialisme ? Personne. (La motion Utopia !)
La victoire de l’appareil – pas de Martine Aubry, mais d’une
chimère jospinofabiusostrausskahnohamonnienne – pérennise ce nanisme
intellectuel. La première secrétaire a pour états de service d’avoir
baissé le temps de travail de référence de 39 à 35 heures : millimétrique
mesure technocratique, traduite par un cancer de lois sociales et fiscales,
incapable de rien changer à l’état du monde et du travail, très loin de
la révolution des congés payés. Elle évince un maire de Paris, menant une
politique sans identité sociale, muet sur le destin qu’il proposerait au
pays en dehors du périphérique. En arrière-plan se meuvent un cacique
revanchard et un dirigeant déchu, obsédés par leur propre pouvoir donc coupés
de la pensée, et un quadragénaire estomaqué par son succès immérité.
Avec un tel équipement intellectuel, la défaite en 2012 devant un Sarkozy et
une UMP devenue plus intelligente que la gauche depuis 2002 est évidente pour
tout(e) candidat(e) issu des rangs gagnants. Mais avec Ségolène Royal, la
défaite interviendrait aussi – car 2007 a montré qu’il ne suffit pas, face à
la ruse de Nicolas Sarkozy, de comprendre que le monde où est né le PS
n’existe plus et que la demande politique est autre.
Face à cet avenir, la métamorphose s’impose à nous. Par une scission, ou
la direction d’Aubry transformée par ses responsabilités, ou avec une
Royal mieux préparée et soutenue, le PS doit créer son grand récit. Il doit
avoir une parole sensée et forte sur les enfants-soldats du Congo, sur
Berlusconi, la conquête spatiale par la Chine, l’agriculture française
subventionnée… Sur la France, qui elle est, où elle va. Pas une note
aseptisée pour ministre, ni des vitupérations nihilistes de gauchistes. Pour
ça, pas d’autre méthode que celle, classique, adoptée par l’UMP
avant ses victoires : rejeter les préjugés de chapelles ne représentant
qu’elles-mêmes, passer un vrai temps de travail à vraiment écouter les
universitaires et les scientifiques dire ce qui est, revenir aux textes admirables
des penseurs de gauche pour les repenser, fusionner l’esprit et les défis
du temps avec l’identité de la belle gauche qui a affronté Staline, le
colonialisme, les fascismes, la prédation du capitalisme sauvage, malgré et
parce que c’était risqué. Et si l’esprit du temps exige que les
hérauts du récit semblent jeunes et aient un sourire radieux, d'accord. Le
peuple de France le mérite.
Chronique d’Abonné – Le monde du 26/11/08
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